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Un enfant à qui l’on a appris à avoir confiance en lui et à s’estimer à sa juste valeur ne peut, en grandissant, que devenir un adulte pour qui les obstacles représentent un challenge de plus et non la fin. Christleen a fait de ces piliers une véritable force. Lorsqu’elle entre dans une pièce, elle n’attend pas qu’on lui fasse une place : elle la crée. Et en retour, on ne peut qu’être admiratif. S’il y a bien une femme de moins de 30 ans dans la communauté haïtienne qui devrait vous inspirer en 2026, Christleen en fait définitivement partie. Revivez avec moi cette interview que j’ai eue avec elle et découvrez-en davantage sur son parcours, sa vision et la femme inspirante qu’elle est devenue.
Peux-tu te présenter à nos lecteurs ?
Christleen: Il m’est toujours difficile de le faire, mais je vais commencer par le début. Je suis Rems Christleen Elysée, originaire d’Haïti. J’ai immigré, il y a de cela neuf ans, au Canada à 18 ans, où j’ai poursuivi mes études collégiales en sciences infirmières. Par la suite, j’ai obtenu mon baccalauréat en sciences infirmières. Actuellement, je continue avec un Doctorat en médecine. Mis à part les études, j’aime beaucoup voyager, question de sortir de ma zone de confort, découvrir d’autres cultures. La lecture est également une de mes passions.
Si tu devais te décrire en trois mots, lesquels choisirais-tu ?
Christleen: Détermination : Quand je veux quelque chose, je déploie tous mes efforts afin de l’obtenir. Humaine : Je privilégie la connexion humaine, surtout avec les gens qui comptent pour moi. Serviable : J’aime me mettre au service des autres avec mes connaissances et mes habiletés, surtout à travers le mentorat.
Quelle est la plus grande leçon que tes études de médecine t’ont apprise jusqu’à présent ?
Christleen: J’en ai plusieurs, mais je vais en dire 3 : 1) Plusieurs chemins mènent à Rome. Mon parcours en médecine en est la preuve parce que je n’ai pas suivi le même chemin que la plupart de mes collègues, pourtant mes connaissances-expériences-
Mis à part tes études, tu entreprends dans le domaine de la santé féminine. Comment est née l’idée de créer un centre de repos post-partum ?
Christleen: L’idée est venue suite à un constat que j’ai fait après mon stage en périnatalité, et des témoignages que j’ai reçus de certaines femmes qui vivaient mal le post-partum. En Haïti, après l’accouchement, la famille vient en aide aux parents mais au Canada, la réalité est différente. Les parents se retrouvent souvent seuls dans ce nouveau rôle ,ce qui est vraiment épuisant. D’où est venu l’idée de créer Havre Bene, le premier centre post-partum holistique au Québec.
Que veut dire Havre Bene et pourquoi as-tu choisi de te concentrer précisément sur la période du post-partum ?
Christleen: Havre = refuge de paix, Bene = bien-être. Le post-partum ? Parce qu’il y avait un manque. Beaucoup de femmes étaient épuisées physiquement et mentalement. Il y en a qui ont commencées à tirer la sonnette d’alarme. De ce fait, en leur venant en aide, on parvient à prévenir la dépression post-partum et améliorer le bien-être de la famille (mère, bébé, conjoint). Nous avons commencé avec des services en postpartum mais notre but ultime est de pouvoir les accompagner tout au long de la grossesse en offrant des cours prénataux sous forme de cercle de discussion entre futurs parents.
Selon toi, pourquoi parle-t-on encore si peu du post-partum ?
Christleen: Dans notre société, il y a beaucoup de choses qui entourent la santé de la femme qui sont encore taboues. Les recherches ne sont pas assez poussées sur les femmes, encore moins les femmes noires, que ce soit santé cardiovasculaire, reproductive et sexuelle. Il y a également le mythe d’un post-partum réussi et sans problème. Et pourtant, l’envers du décor est autre et les femmes sont gênées d’en parler de peur d’être jugées. On a cette idéologie que la femme qui accouche doit pouvoir aimer son enfant, s’en occuper et être joyeuse à l’idée d’avoir donné naissance. L’un des objectifs d’Havre Bene est de contribuer à ce que le post-partum ne soit plus un sujet tabou et que les femmes puissent en parler aisément entre elles et autour d’elles.
Quels sont les plus grands défis auxquels une nouvelle maman peut bien faire face après l’accouchement ? Quels sont les signes qui devraient l’alerter, elle ou son entourage ?
Christleen: Les grands défis sont : 1) Au niveau physique : le changement corporel. 2) Au niveau mental : le baby blues (sautes d’humeur, pleurs, etc.), la dépression post-partum (un mal-être de longue durée). 3) La santé sexuelle qui peut changer (avoir moins envie de son partenaire, etc.). Les signes d’alerte : un changement accru dans les habitudes (désintérêt pour l’enfant, pleurs, sautes d’humeur récurrentes, moins d’énergie).
Quel rôle la famille peut-elle jouer pendant cette période ?
Christleen: Le conjoint et la famille jouent un rôle assez critique et important après l’accouchement. Les membres de la famille doivent porter plus attention à la maman pour pouvoir déjà déceler les signes d’alerte et savoir comment apporter leur support. Le rôle du conjoint, dans cette période, est de soutenir en donnant une assistance constante à la maman (par exemple, faire la vaisselle, le ménage, donner le biberon au bébé), participer vraiment aux charges dans le but d’alléger ses tâches, surtout si moralement, elle n’est pas dans son assiette. Savoir anticiper certains besoins ou demander comment aider. Puisque le corps de la femme change, les rapports sexuels peuvent changer. Il faut vraiment être dans la compréhension, établir une belle ambiance de communication, pour pouvoir mieux gérer la situation. La famille, même en aidant, doit respecter l’intimité de la maman et surtout éviter d’imposer des règles sur comment prendre soin du bébé.
Peux-tu nous présenter ton centre ? Quels services y seront offerts ? Qui pourra bénéficier de ces services ?
Christleen: Havre Bene est un espace holistique de repos et de connexion. Nous accompagnons les nouveaux parents en assurant la transition entre l’hôpital et la maison après l’accouchement de zéro à six mois. Nous accompagnons les parents et leur famille durant les premiers jours de parentalité, en offrant un séjour dans un milieu hôtelier avec une gardienne sur place, rencontre avec des professionnels de la santé comme thérapeute en santé mentale,nutrioniste, physioth
Comment concilies-tu tes études de médecine avec un projet aussi ambitieux ?
Christleen: On a tous 24 heures dans la journée, mais on les gère différemment. Pour ma part, je priorise vraiment mes études. Je n’ai pas vraiment de formule magique, j’essaie de planifier selon l’urgence et la priorité du moment .Je rentabilise énormément les périodes de creux où je ne suis pas occupée par les études pour travailler sur Havre Bene et sur d’autres projets, surtout durant les périodes de vacances. Je délègue également certaines tâches pour faciliter mon organisation.
Qu’as-tu appris sur toi-même grâce à cette aventure entrepreneuriale ?
Christleen: Que je suis vraiment déterminée et résiliente. Car entreprendre n’est pas facile. L’entrepreneuriat n’est pas aussi glamour comme on le présente sur les réseaux sociaux. Je n’ai aucun repère, ni de relations dans le domaine au Canada. Je dois aller chercher les ressources moi-même, continuer à croire aux projets malgré les erreurs et échecs. Heureusement que j’ai une équipe qui me soutient dans cette aventure.
Selon toi, quel est le plus grand mythe autour de la maternité ?
Christleen:Le plus grand mythe selon moi est que devenir maman est le bonheur seulement ! Oui, c’est vraiment génial d’accueillir son enfant, de le chérir, de s’en occuper et de le voir grandir. Mais la maternité est extrêmement difficile. Tu deviens quelqu’un d’autre en devenant mère. Il y a déjà ton corps qui change que tu dois réapproprier. Il y a ensuite, cet être humain que tu as mis au monde, qui va devenir la personne pour qui tu vas t’inquiéter le plus au monde. La maternité vient avec beaucoup de charges mentales, émotionnelles, physiques, donc comme tout autre chose dans la vie elle se planifie.
Pourquoi est-il important de prendre soin de la mère autant que du bébé ?
Christleen: Parce que tout ce dont le bébé a besoin vient de la mère en premier lieu. Une mère en santé physique, émotionnelle et mentale aura un enfant épanoui. Il ne faut pas délaisser aucun d’eux. L’enfant, en grandissant, vit à travers ses parents. Il ressent fortement les émotions comme : la peur, l’anxiété, l’ambiance dans laquelle il évolue. C’est pourquoi il est primordial de favoriser un milieu sain pour avoir un adulte sain.
Que dirais-tu à une maman qui culpabilise, parce qu’elle se sent épuisée ?
Christleen: Je lui dirais qu’elle a fait la chose la plus difficile au monde : porter un enfant pendant neuf mois. Elle a le droit d’être épuisée, parce que porter un enfant, le mettre au monde et s’en occuper, est épuisant. Je lui dirais de ne pas avoir peur de déléguer des tâches et que cela ne fera pas d’elle une mauvaise mère. Je lui dirais enfin, croire que tout redeviendra comme avant est une illusion. Il faut prendre conscience de sa nouvelle réalité et demander de l’aide quand ça ne va pas.
Quelle qualité humaine est, selon toi, indispensable pour exercer la médecine ?
Christleen: Selon moi, la compassion est primordiale comme qualité humaine. Elle permet de mieux comprendre et accompagner les patients dans les moments difficiles, ce n’est pas toujours facile après de longues heures de travail. Mais cela fait une énorme différence dans la qualité des soins.
Comment prends-tu soin de ta propre santé mentale ?
Christleen: Lorsque je suis épuisée, je privilégie le repos et un bon sommeil quitte à avoir du retard dans certains projets. Les voyages sont également une forme de thérapie préférée car c’est primordial pour moi de me ressourcer. J’extériorise beaucoup mes émotions et mes ressentis, surtout avec mes proches. Cela m’aide énormément à ne pas garder tout pour moi. Je prie beaucoup et pour tout, surtout dans les circonstances difficiles. Et quand j’ai du temps libre, je fais du sport.
Qu’est-ce qui te motive lorsque tout devient difficile ?
Christleen: Je garde toujours en tête que ceux qui réussissent dans la vie ne sont pas ceux pour qui ça a été facile, mais qui ont persévéré. J’ai un désir et une raison profonde de vouloir réussir. Je connais ma vision, mon objectif, je crois en moi et en ce que j’entreprends. Tout ceci suffit à me motiver, même dans les périodes difficiles. J’aime beaucoup apprendre également, que ce soit dans mes études ou dans l’entrepreneuriat, j’acquiers des connaissances et cela me motive un peu plus.
Le taux de dépression post-partum est en hausse dans plusieurs pays. Selon toi, les soins post-partum devraient-ils être davantage intégrés aux politiques de santé publique ?
Christleen: Absolument ! L’État devrait financer davantage des projets comme Havre Bene. Parce qu’il s’agit de la santé de la femme et du bien-être de la famille.
Comment le public peut-il soutenir ton initiative ?
Christleen: En invitant les familles à faire un séjour à Havre Bene et en faisant connaitre nos services autour de soi. En offrant un séjour à une mère pour qu’elle puisse se reposer. En faisant des enfants également (rire). Mais surtout en faisant des séances de sensibilisation sur le post-partum,afin que plus de personnes soient conscientes de cette réalité dont subissent les femmes après l’accouchement.
En tant que femme noire au Canada, comment parviens-tu à trouver ta place dans un milieu où tu es minoritaire ?
Christleen: La réalité est-elle qu’en tant que personne issue d’une communauté racisée, on ressent toujours cette pression de bien performer et de faire ses preuves et j’en suis consciente. Je me suis toujours donnée comme objectif de faire bonne représentation quand je suis dans un milieu que ce soit au travail,à l’école ou activités extracurriculaires. Je vis aussi par cette expression qui dit « closed mouth don’t get fed »,donc je suis toujours à la recherche d’opportunités. Je n’attends pas qu’on m’offre quoi que ce soit mais je me lance et je me dis la pire chose qui pourrait arriver est qu’on me dise non. Et même dans ce cas, je sortirai toujours gagnante avec une nouvelle leçon. Et finalement, je me soucie peu de l’opinion des autres, car peu importe ce que tu entreprends tu recevras de bons et mauvais commentaires.
Quel héritage souhaites-tu laisser, non seulement comme future médecin, mais aussi comme femme engagée haïtienne vivant dans un pays étranger ?
Christleen: Le plus important pour moi de mon vivant, c’est de transmettre tout ce que je peux à la prochaine génération, que ce soit les inspirer à aller en médecine, ou à poursuivre des recherches sur la santé des femmes. Faire un impact pour que mes réalisations personnelles et entrepreneuriales, notamment avec Havre Bene, perdurent dans le temps. Mon souhait est que ce que j’entreprends aujourd’hui contribue à faire changer les choses dans les recherches sur la santé de la femme et le bien-être de la famille, en laissant une empreinte dans l’évolution de la société.
Comme mot de la fin, j’en profite également pour dire aux lecteurs et lectrices d’être plus déterminés-es que jamais, malgré les difficultés, et de ne laisser personne vous faire douter de vos capacités. Croyez en vous! Croyez en vos rêves! N’ayez jamais peur de prendre votre place.